Les vers se versent en averse

Les vers se versent en averse

Ma cinquantenade

Me voici, aujourd’hui, en ce jour J
Enterrant cinquante années de ma vie.
Plus de dix-huit mille jours liquidés
Couverts du linceul vaporeux du passé ;
Carnage qu’il me faut nettoyer avec courage.
Aujourd’hui, je dois faire table rase, sans rage ;
Et je réveille mon cœur et ma raison
Pour qu’ils m’aident à dire l’oraison.
L’un allumera une à une les bougies,
L’autre fera un garrot à l’hémorragie
De larmes insensées inondant les cercueils.
Pourquoi pleurer ? Chronos est goulu
Tu le sais bien et tu l’as toujours su. 
Mais, il n’est pas facile de reconnaitre
Qu’on a passé cinquante années à naitre
Et que lorsqu’on sent couler en soi la sève
De la vraie vie, celle-ci est déjà un rêve !
...
De l’autre côté du vieux miroir désarticulé
Un rictus mime mon sourire de circonstance
Et je fais semblant de revoir une fillette gaie
Alors que je vois un amas de souffrances !
Mon cœur se brûle à la cire et gémit.
Ma raison baisse la tête et réfléchit.
« Ce n’est pas facile d’enterrer sa vie
Supportez que je le fasse dans les règles de l’art
Et soyez mes soldats, mes guides, mes phares !
Je ne suis qu’un être qui a grandi de travers
Qu’une âme qui n’a su vivre qu’à l’envers. »

Mes défuntes années, à mes pieds, s’agitent
Mon cœur bat fort, palpite, s’effrite
Et ma raison se fait toute petite.
Je ne peux compter que sur moi-même
En cet instant unique et suprême
Où cinq décennies me montrent du doigt
« Hé ! dis donc toi ! espèce de quinqua !
Tu rends à Chronos, ce qu’il t’a prêté, soit !
Mais, avant, rends-nous ce que tu nous dois ! »
« Je vous dois un requiem, oui, il sera dit !
Je vous ai traversées, fidèle à moi-même
Et depuis mon premier cri jusqu’à ce jour J
J’ai…

« Trêve de mots stériles ! pas de phrases futiles
Pour qu’on te laisse tout à fait tranquille
Pour que le passé nous engloutisse tout à fait
Tu nous dois des faits ! dis, de nous, qu’as-tu fait ? »

C’est clair, ce n’est pas un requiem qui m’est réclamé
C’est un plaidoyer ! je suis accusée d’avoir vécu
Tant d’années et je dois faire le compte-rendu
Des instants en langue de feu, des minutes carbonisées
Des journées électrifiées, des semaines gélifiées
Des mois vécus à saute-mouton, mais nulle toison !
C’était des loups, au fait, qui me savaient Chaperon !
Eternelle ingénue, je tombais dans tous les pièges
Lorsqu’ils étaient enrobés d’amour ou d’amitié
Et je me relevais, escaladais les murs d’épines,
Ne prenant même pas la peine d’essuyer mon sang !
Je reconstruisais, en Sisyphe, ma vie en ruines 
Et mon sang colorait l’aurore d’un rose éblouissant.
Et, le temps, en passant, est passé sur mon corps.
Et le temps, en passant, est passé sur mon cœur.
Ses pendules ont fait un tintamarre si fort
Que mon âme n’aspire plus qu’au silence des fleurs.

« J’ai traversé le temps en un rien de temps
Et je suis ébahie d’avoir vécue si longtemps !
Miroir, mon beau miroir, dis que je suis belle
Miroir, mon beau miroir ! répète cette ritournelle ! »

« Tu n’es pas belle ! tu es la plus belle !
Ces rides-là sont des traces d’écriture ;
Arabesques faciales autobiographiques.
Et celles-là sont de profondes déchirures
Parchemins témoins des souffrances antiques.
Quelques-unes sont tes rires d’enfant,
D’autres, une légère caresse du temps.
Toutes gagnées à force d’avoir vécu
Tu as gagné aussi des mèches blanches
Trophées de guerrière jamais vaincue
Car tu as toujours brandi ton cœur nu.
Tu n’es plus une mièvre jouvencelle
Tu as les traits d’une reine éternelle
Et moi, qui ne suis qu’un miroir
Je n’existe qu’à la lumière de ton regard ! »
Je sens en moi s’endormir doucement
Le passé qui sait que j’ai été brave.

« Oui, ma vie, je ne te dois rien maintenant
J’ai vaincu tes monstres et refroidi ta lave
J’ai construit une maison, un mari, des enfants
Et poursuivi ma carrière intègrement
J’ai même osé tâter à l’écriture, cette mégère
Et j’en garde des stigmates dont je suis fière 
Maintenant, je suis libre, je veux vivre. »

Mes années sont bien allongées dans leur cercueil
Elles reposent bercées par ces mots qui s’effeuillent
En bruine et caressent le silence où naissent les pleurs.

« Ma raison, laisse couler, laisse pleurer, laisse pleuvoir !
Ces pleurs qui ne sont que l’antichambre du bonheur
Avance mon cœur, allume une seule bougie
Je n’ai pas d’âge, je viens de naitre aujourd’hui ! »

Le gâteau chocolaté a la forme des ailes de fées
Un galop d’alezan blanc monte en marée
Des papillons de lumière indigo voltigent
Que c’est beau de naitre ! j’en ai le vertige !
Je ne sais combien d’instants, de jours, d’années
Chronos me prêtera encore mais je sais
Que je boirai ma vie jusqu’à la lie, en rosée
Et que chaque minute vaudra une année.
….
Et vous qui lisez ce long délire incandescent
Vous faites partie de mon cœur ou de ma raison
Servez-vous et ne faites pas cette tête
Ce n’est quand-même pas un enterrement
C’est un anniversaire qu’on fête, voyons !






24/01/2013
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